Des études montrent que la hausse des températures a des répercussions sur la biologie des tortues méditerranéennes
Sous un ciel baigné de lune, des bébés tortues sortent du sable sur la côte méditerranéenne turque et se hâtent vers la mer, dans un cycle naturel ancestral de plus en plus menacé par le changement climatique.
Tout au long de la nuit, le biologiste marin Yakup Kaska et son équipe de bénévoles veillent sur les nids. Des cages pyramidales protègent les œufs enfouis dans le sable contre les renards qui parcourent les quatre kilomètres de la plage d’Iztuzu: une plage touristique le jour, un sanctuaire pour la conservation des tortues la nuit.
La tortue caouanne, qui pond sur les rivages de Méditerranée, est la mascotte de la COP31, la 31e conférence de l'Onu sur les changements climatiques que la Turquie accueillera du 9 au 20 novembre. La protection des écosystèmes marins figurera parmi les priorités de ce sommet organisé sur la côte, à Antalya.
LA TORTUE MARINE, BAROMÈTRE DU CLIMAT
"Les tortues marines nous fournissent un système d'alerte très rapide", explique Ayfer Sirin, maître de conférences en écologie à l’université d’Uskudar, qui a mené des recherches approfondies sur les tortues caouannes. Selon elle, à la croisée de la terre et de la mer, ces animaux sont les témoins des bouleversements qui gagnent les écosystèmes côtiers et marins.
La température d’incubation détermine le sexe des nouveau-nés, les sables plus chauds favorisant la naissance de femelles.
Une étude doctorale de cinq ans menée à l’université de Pamukkale par Ayfer Sirin a mis en évidence un lien entre le réchauffement, une ponte plus précoce, une incubation plus courte et une proportion de femelles atteignant 70% parmi les nouveau-nés de la plage de Patara.
À Iztuzu, la température des nids a augmenté de près d'un degré Celsius en vingt ans, indique Yakup Kaska, ajoutant qu’une analyse plus large suggère que les femelles représentaient jusqu’à 80 à 90% des nouveau-nés dans de nombreuses populations de tortues marines.
À mesure que le sable se réchauffe, l’équilibre entre les sexes se fragilise. Si les mâles deviennent trop rares, la reproduction pourrait être compromise. Au-delà de 30°C, la chaleur accroît également le risque de mortalité des embryons, souligne Ayfer Sirin.
Les tortues caouannes sont classées comme "vulnérables" à l’échelle mondiale. Les populations méditerranéennes sont considérées comme de "préoccupation mineure", grâce aux progrès de la conservation, mais subissent de nouvelles pressions climatiques.
HABITATS TRANSFRONTALIERS
Yakup Kaska souligne que les migrations des tortues illustrent la nécessité d’une coopération transfrontalière, car elles nichent parfois en Turquie et se nourrissent en Tunisie ou dans l’Adriatique. Raison de plus pour appeler les pays à unir leurs efforts afin de protéger la biodiversité méditerranéenne.
Le président de la COP31, Murat Kurum, ministre turc de l’Environnement, est allé dans ce sens lors d’une conférence sur les océans et les mers le mois dernier: "La protection des océans est une responsabilité que nous partageons tous. Nous appelons chaque partie à traduire cette responsabilité en actions audacieuses et concrètes: restaurer les écosystèmes et renforcer la résilience."
DES FILETS DE PÊCHE AUX DÉCHETS PLASTIQUES
Les caouannes femelles reviennent généralement pondre, des décennies plus tard, sur la plage où elles sont nées. Mais certaines gagnent désormais des côtes plus au nord, où elles étaient autrefois rares, observe Yakup Kaska.
Iztuzu demeure un refuge essentiel: chaque saison, quelque 30.000 nouveau-nés émergent de centaines de nids et s’élancent vers la mer. Dans les flots, les nouveau-nés affrontent de nouveaux dangers: filets de pêche, bateaux et déchets plastiques.
À quelques pas de la plage d’Iztuzu, le centre Dekamer offre un refuge aux tortues blessées, soignées dans de grands bassins, notamment après avoir été heurtées par des hélices de bateaux.
Selon Yakup Kaska, 60% des tortues accueillies au centre ont au moins cinq morceaux de plastique dans leur système digestif.
"Jeter un sac en plastique à la mer, c’est comme tirer une balle sur les tortues."
(Reportage Daren Butler, Bulent Usta et Dilara Senkaya, version française Elena Smirnova, édité par Sophie Louet)

0 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer